Hommage a une diva - Renaud Machart dans Le Monde du 26.08.08
Soprano et reine du couac
Article paru dans l’édition du 26.08.08
Un DVD raconte le destin savoureux de Florence Foster Jenkins (1868-1944), chanteuse et excentrique américaine, célèbre pour son incapacité à chanter correctement

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n ne peut faire mieux que Wikipedia, l’encyclopédie d’Internet, pour présenter l’une des chanteuses lyriques les plus célèbres du XXe siècle : « Florence Foster Jenkins (1868-1944) était une soprano américaine, célèbre pour son incapacité totale à chanter correctement. »

Soprano, elle l’était : en dépit de couacs fréquents et d’une voix presque toujours détonante, elle atteignait des notes aiguës, voire suraiguës (dont celle qu’elle cria, à sa grande joie, lors d’un accident de taxi à New York) mais jamais celles écrites par le compositeur. Célèbre, elle le fut à ses dépens parce qu’objet de franches rigolades à l’écoute de ses enregistrements calamiteux, qui n’ont, depuis 1937, jamais disparu du catalogue. Financés à compte d’auteur, ils ont été réédités et se vendent toujours comme des petits pains… Son « interprétation » de l’« Air de la Reine de la nuit », dans La Flûte enchantée, de Mozart, comme de son « Air des clochettes » dans Lakmé, de Léo Delibes, sont à se décrocher la glotte.

La légende de cette Castafiore américaine (qui n’a pas été le modèle d’Hergé, contrairement à ce qui est souvent dit) était fameuse, mais les rares documents qui l’éclairent sont souvent approximatifs. Un DVD paraît, qui rétablit les faits. Ecrit, produit et narré par l’Américain Donald Collup, chanteur, archiviste et amateur des divas de « série B », il se fonde sur les recherches de Gregor Benko qui a retrouvé des dizaines d’articles de journaux et de photos.

TABLEAUX VIVANTS

Un peu ennuyeux dans sa forme et son récit (une voix off, quelques interviews radiophoniques et beaucoup de photos en diaporama), ce film raconte la vie de celle qui n’était pas la reine de l’ennui - on se s’ennuyait jamais quand « Madame Jenkins », comme elle aimait qu’on s’adresse à elle, ouvrait la bouche - mais assurément la « reine des brailleuses », comme on la surnommait dans son dos.

Florence Foster naît à Wilkes-Barre, une petite ville de Pennsylvanie, dans une famille aisée. Elle fut d’abord pianiste. Mais sa carrière d’enfant prodige sous le sobriquet de « la petite mademoiselle Foster » est peut-être le premier de ses mensonges… Plus tard, elle se met au chant, se marie à un M. Jenkins, qui lui transmet la syphilis avant de mourir. A la mort de son père, elle hérite d’une fortune confortable et gagne New York avec la ferme intention d’y intégrer la bonne société et de s’y faire un nom. Elle devient bientôt membre puis présidente de nombreux clubs féminins, la plupart s’occupant d’opéra. Elle se lie à un Anglais marié, chic et désargenté. Elle l’entretient ; il devient son homme à tout faire.

Elle achète grassement les services de répétiteurs et ceux d’un pianiste compositeur, Cosme McMoon, qui lui écrit l’un de ses « succès », Comme un oiseau, sur des paroles inénarrables de madame Jenkins elle-même. Chaque année, lors d’un dîner suivi d’un bal costumé au Ritz Carlton, produit à ses frais, la présidente gratifie son public de tableaux vivants inspirés de scènes d’opéra, avec orchestre, dans des costumes extravagants, taillés d’après ses propres croquis. Des encarts mondains ou payés par ses soins ne manquaient pas de dire, le lendemain dans la presse, que la dame patronnesse s’était encore surpassée. Mais les billets étaient soigneusement distribués à des personnes acquises à sa cause. Celles qui, par exemple venaient participer, dans son appartement de l’Hôtel Seymour, à des séances d’écoute « à l’aveugle » d’enregistrements d’airs connus. Immanquablement, les invités décrétaient que sa version était la meilleure.

BOUCHE À OREILLE

Il en fut ainsi jusqu’au jour où, funeste décision, Florence Foster Jenkins, qui n’avait plus 20 ans mais 76, décide de louer Carnegie Hall et de s’y produire en public. La file d’attente, ce 25 octobre 1944, grossie par le bouche à oreille, est comparable à celle des grands soirs de la mythique salle de concert de New York. Comme le dit Donald Callup : « Elle crut alors que son grand moment était arrivé. Mais le public avait un avis différent, très différent… »

Des témoins se souviennent des fous rires du public et de la « diva » ignorant le chahut, changeant plusieurs fois de tenue au cours de la soirée et interprétant sans broncher ses « tubes », un mélange d’airs d’opéras, de lieder et d’airs populaires. On doit faire sortir l’actrice Tallulah Bankhead dont le rire couvre parfois la musique… Commentaire de la chanteuse : « Les rieurs ? La clique de mes ennemis, bien sûr. » Le déni, toujours le déni. Mais elle ne peut empêcher la venue de la critique. En lieu des encarts laudateurs et payants paraissent des articles où ce qui doit être dit est dit.

La dernière légende veut que Florence Foster Jenkins en fut tellement touchée qu’elle succomba à une crise cardiaque en les lisant. Elle meurt en fait cinq jours plus tard, dans un magasin de musique, sûrement affectée par leur lecture, mais il n’a jamais été prouvé que sa mort y fût directement liée. « Les critiques sont incompétents ! », avait-elle d’ailleurs proféré avant sa révérence finale.

Renaud Machart
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